La retirada … dans les pas de l’exil

©Manuel Moros, Réfugiés Espagnols, février 1939.  Fond Jean Peneff.

J’ai choisi d’ouvrir moi-même le blog avec une photo fondamentale…mais ce choix est totalement subjectif. J’ai choisi une photo de la Retirada, l’exil des républicains espagnols, prise en février 1939  dans les Pyrénées-Orientales par Manuel Moros. Pourquoi ?  Parce que la Retirada a complètement bouleversé le département mais aussi la France entière  sur le plan humain mais aussi politique et social. Parce que l’histoire  de ces Espagnols est un peu celle de tous les exilés …cette problématique est intime et universelle.

J’aurais pu choisir une photo-icone de Robert Capa sur la Guerre d’Espagne, j’ai préféré Manuel Moros, un parfait inconnu. Manuel Moros était un peintre franco-colombien installé à Collioure dans les années 20.  Leica en bandoulière, il photographie autant qu’il peint. Après la chute de Barcelone, le 26 janvier 1939, le gouvernement français se résout à ouvrir sa frontière, les réfugiés républicains affluent en Roussillon. Manuel Moros peintre, homme de gauche, athée, ancien combattant, est bouleversé…l’artiste contemplatif et talentueux devient le témoin de l’Exil, le peintre devient photoreporter. Cette photographie a été prise  au point de passage, certainement à Cerbère, en février 1939.

Les exilés sont cadrés en plan américain, la photographie structurée par la chaîne qui fait frontière. D’un côté la masse, de l’autre rien…enfin si… le photographe et son regard plein d’empathie. Que se passe-t-il hors champ? Tous les yeux sont fixés au-delà de la frontière vers un même but, sauf ceux d’une jeune et belle espagnole…yeux dans  le vague, dans son passé si proche et si violent.

Ce qui marque dans cette photo, c’est cette masse d’individus rassemblée derrière la chaîne du point de passage. Un accueil glacial les balaye comme la tramontane hivernale, ils restent figés. Ce qui marque c’est ce regard puissant, le regard qu’ont peut-être tous les réfugiés, tous les immigrés lorsqu’ils arrivent au but … ils regardent droit devant, inquiets, perdus, tendus mais déterminés… toujours. Ce qui marque c’est cette lumière crue qui sculpte leurs visages émaciés. Ce qui marque c’est cet ensemble sombre et sobre. Miséreux mais pas misérables, les exilés sont dignes.

Manuel Moros nous livre l’image  brutale d’une guerre que la France n’a pas voulu voir, la réalité d’un exil que les Français n’ont pas voulu recevoir…enfin pas tous…heureusement. Les exilés ont du se faire une place.  Mais dans l’exil, nombre d’entre eux a trouvé un espoir, un avenir et un pays.

Quand je vois cette photo… me reviennent les mots d’un être cher :

«  Je suis l’exemple-type de l’immigrant parfaitement assimilé. Je me sens Français, Français de toutes mes forces, farouchement Français, j’aime, je chéris la France ! Pourquoi ce sentiment intérieur si fortement ressenti ? Parce qu’elle m’a adopté, que j’ai pu y vivre en homme libre,  que ma femme et mes enfants y sont nés, parce que ma patrie d’origine, l’Espagne s’est déshonorée en laissant assassiner la République et ses défenseurs et qu’elle n’a pas jugé les responsables du crime (…) je connais la langue de ce pays, son histoire, mais je la laisse à ses habitants et ne veux pas y retourner. C’est un sentiment personnel que j’exprime-là, je ne cherche pas à le partager. Je suis Français, Français, Français, mais au fond du cœur je reste un Exilé (…) vive la République, Vive la France ! ».

Cette photo a été retrouvée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale dans une boite en fer, cachée dans un jardin, retrouvée par un enfant de Collioure, Georges Figuères. Les photos de Manuel Moros ont fait l’objet d’une belle exposition en 2008…il fallait sortir de la boite en fer tous ces  regards puissants, il fallait qu’ils rencontrent les nôtres… déconcertés…il fallait donner un regard, un visage à l’Exil.

Laetitia Canal-Cologni

POUR ALLER PLUS LOIN

ESPAGNE, LOCALISATION



REPERES : LA GUERRE D’ESPAGNE ET LA RETIRADA

  • Chronologie sommaire
    -14 avril 1931 Proclamation de la République
    -1936 Victoire du Front Populaire.
    -17 Juillet 1936-1er avril 1939 La Guerre civile espagnole oppose les nationalistes de Franco aux républicains.
    – 27 avril 1937 la ville basque de Guernica est bombardée par la légion Condor (aviation allemande).
    -1938  les franquistes enfoncent le front de l’Ebre coupant en deux la zone républicaine.
    -26 janvier 1936 Barcelone tombe aux mains des franquiste.
    -20 novembre 1975 Franco meurt dans son lit
    – Adopté le 31 octobre 2007 la loi sur la mémoire vise à reconnaître les victimes du franquisme.

    • Quelques chiffres sur la Retirada

    – Le nombre des réfugiés est impossible à définir avec certitude. Le rapport Valière ( 9 mars 1939) estime à 440 000, le quai d’Orsay le 1er mars 1939 à 514 000. La préfecture de Pyrénées- Orientales  révise l’estimation à 500 000 le 1er mars 1939.
    – Les exilés sont parqués dans des camps d’internement. Le rapport de la préfecture dénombre

    330 000 personnes dans ces camps provisoires : 70 000 dans la vallée du Tech, 100 000 au camp de Saint-Cyprien sur Mer, 95 000 au camp d’Argelès-sur-Mer, 30 000 dans les camps de Cerdagne,
    5 000 au camp du Boulou, 5 000 dans les petits camps, 5 000 en hébergement privés.   Il y a deux camps à Perpignan : le camp des haras et le Champ de Mars. La citadelle de Mont- Louis accueille les hommes de la 26ème division Durruti et celle de Collioure une brigade entière de cavalerie républicaine. ( AD  PO 1287WI)

    – Les  2 000 hommes du 24ème Régiment des Tirailleurs Sénégalais sont affectés à la surveillance de la frontière puis à celle des camps.

    • Artistes et Retirada

    De nombreux artistes se sont retrouvés dans le flot des réfugiés : parmi eux Pablo Casals ou  Antonio Machado qui meurt d’épuisement le 22 février 1939 à Collioure. Aragon lui a écrit ces quelques vers : Machado dort à Collioure
    Trois pas suffirent hors d’Espagne
    Que le ciel pour lui se fît lourd
    Il s’assit dans cette campagne
    Et ferma les yeux pour toujours.

    De nombreux artistes espagnols ont été internés dans les camps, parmi eux: Antoni Clavé, Florès, Fontséré. Ces derniers internés au camps des haras seront libérés grâce à l’intervention du peintre catalan Martin Vivès..
    « Nous étions plusieurs milliers aux  Haras. Un jour, on a appelé mon nom et j’ai rencontré un monsieur (Martin Vivès) qui m’a dit :
    « -J’ai vu vos dessins et je vais vous faire sortir pour  24 heures . »
    J’étais ravi, car un jour de liberté et de vie normale, ça représentait beaucoup pour nous. Le lendemain, Vivès et revenu et il m’a dit :
    « – Faites vos valises avec Fontséré et Florès, vous venez chez moi. »

    • A lire

    -Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, Point Seuil, 1997.
    – Bartolomé Bennassar, La guerre d’Espagne et ses lendemains, Perrin, coll. « Pour l’histoire »,2004. ,
    -François Godicheau, La guerre d’Espagne et Révolution en Catalogne, Odile-Jacob, 2004
    -Grégory Tuban, FEVRIER 1939 – La Retirada dans l’objectif de Manuel Moros, recueil de 90 photographies inédites,  éditions Mare Nostrum, 2008.
    -Phil Casoar et Ariel Camacho, « Le petit phalangiste », XXI, octobre/novembre/décembre 2010

    http://www.martinvives.com/trait-pour-trait/antoni-clave/

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3 réponses à La retirada … dans les pas de l’exil

  1. DAURIACH Jean dit :

    Auriez vous des renseignements sur les trois camps de matériel de l’armée républicaine en 1939-1940 àPerpignan ( Champ de Mars ) , à Villeneuve de la Rivière et au Boulou
    Merci de votre coopération dans le cadre de ma recherche historique
    jean Dauriach

  2. Yves Guallar dit :

    bonjour, je possede quelques photos d’un groupe de femmes et enfants deplaces des Haras de Perpignan jusqu’au village de Valprivas – Haute Loire – datees de Novembre 1939 et dont faisait partie ma mere et sa belle-soeur. Je les tiens a votre disposition.
    Salutations distinguees.

  3. J-Guy D'Agenais dit :

    Manuel Moros a été relevé jusqu’ici au Québec. En effet, le peintre Rodolphe Duguay de Nicolet a connu Moros à l’Académie Julian en 1920-21. Ils ont échangé leurs bois gravés et c’est ainsi que Moros, le tout premier, a influencé Duguay sur la pratique du bois gravé qui marquera Duguay pour longtemps.

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