LES « RESTAVEKS » SI LOIN DE NOUS ?…

copyright Vlad Sokhin

PRESENTATION DU SUJET:

Un jour, le photographe russe Vlad Sokhin lit un livre, Restavèks: enfants esclaves en Haïti de Jean Robert Cadet. Il cherche alors un témoignage visuel de ce témoignage et n’en trouve aucun. Voilà comment est né son travail sur ces enfants haïtiens actuellement exposé à Visa pour l’Image 2013.

Le mot « Restavèks », qui vient du français « reste avec », est le nom donné à de nombreux enfants abandonnés par leur famille dans des familles riches ou du moins plus aisées où ils deviennent des esclaves domestiques. Si cette pratique est fréquente dans ce pays depuis des siècles, le tremblement de terre de 2010 a fortement aggravé la situation. Pour réaliser ce travail le photographe a, en réalité, réalisé deux reportages à un an d’intervalle, en 2012 et 2013.

A travers un cliché choisi dans cette exposition, nous pouvons nous demander si Haïti ne compromet pas son avenir par son inaction face à cette situation sociale moralement inadmissible?

DESCRIPTION ET ANALYSE DE LA  PHOTO:

Une pièce exiguë, un large mur vert, un enfant se sert une large cuillère de riz en fixant l’objectif du photographe avec de grands yeux. Devant lui, sur une table deux grands plats protégés par des couvercles, un de couleur orange et l’autre bleu. Ils forment deux grandes taches de couleurs qui répondent à ces mêmes couleurs présentes sur les cadres du mur. Ce dernier, omniprésent en arrière plan est d’un vert étouffant. La photo semble pencher vers la droite, ce qui apporte une sensation de rapidité, de vertige dans le cliché. Une source de lumière est présente par la fenêtre que l’on trouve sur la gauche. Cependant la lumière naturelle passe également dans un espace entre le haut du mur et la tôle ondulée qui sert de toit. L’impression donnée par cette photo est de surprendre une simple bêtise d’enfant dans toute sa spontanéité…comme un instant d’espièglerie légère, propre à l’enfance, volée le temps d’un cliché. Sous ce qui semble être un cliché léger, presque anodin, se cache une réalité bien plus grave, bien plus lourde…

L’histoire de cette photo est bien singulière, en effet, Vlad Sokhin venait de visiter la famille « d’accueil » d’Olrtega un Restavèk lorsqu’il se rend compte qu’il a oublié un objectif dans la pièce à vivre. Revenant sur ses pas, il surprend l’enfant de treize ans piochant allègrement dans le plat posé sur la table, chose interdite. De cette rencontre impromptue en résulte ce cliché pris sur le vif et d’une sincérité émouvante… il donne une autre dimension à l’ensemble du travail de Vlad Sokhin qui soulève le problème de la situation de ces enfants « Restavèks ».

Cette photo est bâtie sur un paradoxe entre le geste de l’enfant (qui serait anodin voire amusant dans d’autres pays) et la réalité de sa condition en Haïti: il est esclave, son geste et rigoureusement interdit et puni. L’esclavage impose des conditions de vie très dures, d’une violence insoupçonnée. On peut recenser de nombreux cas de maltraitance, de violences morales et physiques, d’humiliation sur ces enfants. Et cela prend encore plus de réalité à travers l’objectif de Vlad Sokhin….cette scène devient ici d’autant plus insoutenable que toute la force repose dans la suggestion…

Dans cette exposition nous sommes confrontés à de nombreuses photos où l’on peut apercevoir ces conditions de vie de manière beaucoup plus explicite. Ces enfants se lavent dans la rue,mangent dehors et seuls, dorment à même le sol. Autre exemple à travers cette exposition, nous pouvons voir deux photos d’un même enfant habillé de la même façon, rien de choquant si l’on ne porte pas attention à la date des deux clichés qui sont espacés d’un an, ce que le photographe explique de deux façons : soit par une simple coïncidence, soit par le fait que l’enfant n’a qu’une seule tenue.

Les « Restavèks » sont un problème récurrent sur l’île d’Haïti, en effet cette pratique est complètement intégrée dans la culture. Par exemple, un enfant peut être « offert » à un couple de jeunes-mariés en guise de cadeau de mariage, à la suite d’une nouvelle naissance au sein d’une famille. Cette acceptation globale explique également le manque de réaction de la part de l’État mais aussi de L’Église très présente dans ce pays.

Notons que ce statut de « Restavèk » soulève les contradictions de la société haïtienne. Issue de l’esclavage elle a gagné l’indépendance suite à une longue lutte…et pourtant!… elle en reproduit l’esclavage sur ses propres enfants. Par ailleurs,  les «familles d’accueil » sont majoritairement très pieuses: ce qui fait l’intérêt  d’une autre photo présente dans l’exposition où nous pouvons voir ces adultes sur un banc d’Église en plein culte pendant que des enfants travaillent dans leur foyers au même moment. De fait, il y a un contraste avec les valeurs imposées par leur foi et la réalité de leur comportement.

Le constat est affreux: priver d’éducation et par conséquent de futur ces enfants semble être le cruel destin d’une génération sacrifiée par le tremblement de terre et ses conséquences sur le pays… mais la tragédie liée au tremblement de terre n’explique pas tout, les « Restavèks » sont aussi le fruit de la misère endémique qui ravage Haïti depuis son indépendance, c’est aussi un système amoral terriblement bien ancré dans la vie locale. L’esclavage moderne est banalisé, devient une norme…le malaise ne peut que nous envahir au fur et à mesure que nous regardons ces photos.

Cependant le problème des Restavèks n’admet pas de réponse simple, comme rendre les enfants à leurs familles. Outre la situation économique et structurelle du pays qui empêche cette action, se pose la question du statut de ces enfants. En effet de nombre Restavèks ont été donnés à une famille dès leur plus jeune âge et ne se souviennent plus de leur famille biologique. A l’inverse, d’autres ayant gardé un souvenir, ne souhaitent pas revenir dans cette famille qui les a abandonné de plein gré et en conscience (?) aux mains de leurs futurs maîtres. Dans un même temps il ne peuvent pas être recueillis dans des orphelinats ou rentrer dans le système d’adoption internationale puisque leur famille est toujours présente sur le sol haïtien. La rare leur d’espoir est cette aide internationale qui passe par le biais d’ONG: elle soutien ces enfants pour les situations les plus graves ou promeut la scolarisation. La plus connue et la plus médiatique est Restavèks Freedom Foundation une ONG américaine qui a fondé quelques foyers pour accueillir des jeunes filles qui subissaient des violences sexuelles. Cependant leurs places restent limitées et encore insuffisantes. De plus, cette organisation essaie également de faire changer les mentalités quant à l’éducation de ces enfants. D’ailleurs la photo suivante reprend le fond vert omniprésent  mais il s’agit sur ce cliché d’un tableau de classe vert où l’on voit une petit fille se confronter aux difficultés des mathématiques. L’avenir de ces enfants se trouve  bien-sûr dans l’arrêt de cette pratique centenaire honteuse, dans la modification de leur statut pour leur donner accès à une éducation qui permettra de les insérer, libres, dans une société qui a besoin d’une jeunesse éduquée pour se relever.

Elsa Rousset, élève de T°ES 2. Lycée François Arago. 2013

WEBSITE ET BIO DE VLAD SOKHIN

www.vladsokhin.com

Vlad Sokhin (Russia/Portugal) is a documentary photographer, videographer and multimedia produsser, based in Sydney, Lisbon and Port Moresby. In his work Vlad covers social, environmental and cultural issues around the world, including post-conflict and natural disaster zones. For the past few years Vlad has been covering different human rights issues, working on personal projects and collaborating with United Nations Human Rights, UNICEF, Amnesty International, Child Fund and other NGOs. Vlad have produced fund-raising and country program videos for UNICEF and ChildFund Australia.
Represented by German « Agentur Focus » (Internationally) and « Grinber Photos » (Russia and CIS).
Vlad studied photography in IADE Creative University (Lisbon, Portugal); photojournalism and documentary photography in TCI Emerging Photographer Program. He participated in the XXV Eddie Adams Workshop (USA, NY). He is fluent in English, Russian and Portuguese and has conversational Spanish and Papua New Guinean Pidgin. He is currently learning Arabic and French.

Awards:

2013 – Winner of the Kolga Tbilisi Photo Award 2013, Documentary Series (Georgia).
2013 – Photographer of the Year, FCCT/OnAsia Photo Competition 2012 (Thailand).
2013 – Nominated for the Amnesty International UK Media Awards in Photojournalism.
2013 – Shortlist in Antropographia Award.
2012 – Finalist of the FotoEvidence Book Award 2012 (USA).
2012 – Finalist of the Vilnius « The Circle of Life » photo award (Lithuania).
2012 – 3rd place in Portuguese award of Photojournalism « Estação Imagem | Mora » (« Environment » category).
2012 – Winner of the Street Photography Festival’s Competition (Russia) in « Best street photograph » nomination.
2012 – 3rd place in Russian « Best Photographer » award (« Reportage » category).
2012 – Finalist of the Kolga Tbilisi Photo Award 2012 (Georgia).
2011 – Grand Prize (nomination “photo-stories”) of the Uglich 5th International Photo Festival’s competition (Russia)

HAITI

10 milllions d’Habitants
161ème rang pour l’IDH (0,45)

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2 réponses à LES « RESTAVEKS » SI LOIN DE NOUS ?…

  1. ACKER Emmanuel dit :

    Bonjour. Votre photo d’un reste-avec est émouvante, bravo au photographe !
    Je suis cependant toujours contrarié lorsqu’on parle d’esclavage et de situation moralement inadmissible, avec nos yeux d’Occidentaux prospères. Mon épouse vient de Madagascar, où boys et bonnes sont engagés à l’adolescence pour quelques sous, mais que deviendraient-ils sans ce revenu même modeste ? Ce n’est pas demain que le pays pourra éviter la malnutrition à leurs familles, et garantir une formation poussée pour tous les jeunes ; ils ne sont pas enchaînés, que je sache, et généralement bien traités, les familles veillent, surtout à Mada où la vie d’un enfant est plus prisée que dans bien d’autres pays pauvres.

    • Laetitia Cologni dit :

      Bonjour
      Merci de l’intérêt que vous portez à ce sujet. J’entends votre point de vue et le respecte. Cependant permettez-moi d’y répondre: les « restavek » posent la question de l’esclavage (travail non rémunéré avec privation de liberté) et plus largement la question du travail des enfants dans le monde. Ici il n’est pas question de regard d’Occidental ou de jugement moral…l’élève essaie justement de prendre de la distance et de replacer le sujet dans un contexte historique et social. Cependant, ce sujet soulève la défense des droits fondamentaux et inaliénables des enfants et de l’homme: liberté, égalité, dignité… Le travail des enfants est peut-être (et je le regrette) perçu comme un pis aller ( et c’est une argumentation assez classique pour « défendre » le travail des enfants) mais il n’en demeure pas moins inadmissible…il est de la responsabilité des Etats d’offrir à sa jeunesse des structures éducatives adéquats ainsi que de véritables perspectives d’avenir, il est également de la responsabilité des élites de mettre ses moyens au service d’une société plus juste.

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